Flavia Garcia
Biographie
Immigrante de première génération, originaire de Buenos Aires, Argentine, Flavia Garcia réside à Montréal depuis plus de trois décennies. Détentrice d’une maîtrise en didactique du français langue seconde de l’Université McGill, elle a également étudié la langue allemande (UdM) et la littérature québécoise (UQAM).
À son actif: Partir ou mourir un peu plus loin (Mémoire d’encrier, 2016), Un zoo dans mon jardin, un recueil de poésie pour enfants (Isatis, 2019), Fouiller les décombres (Mémoire d’encrier, 2021) et Hermanas (Triptyque, 2025). Elle a également dirigé l’Anthologie de poésie argentine contemporaine (Triptyque, 2017).
Son premier recueil aborde le deuil des origines et la découverte d’une nouvelle langue. Fouiller les décombres est un livre de mémoire qui revient sur les événements tragiques ayant marqué son pays d’origine à la suite de l’instauration de la dictature en 1976. Dans Hermanas, proses et poèmes s’entrelacent autour de la mémoire familiale, dans un contexte de soins et d’accompagnement.
Flavia Garcia publie régulièrement des poèmes de son cru ainsi que des traductions dans des revues et des ouvrages collectifs. Sa vaste expérience de l’enseignement lui est précieuse à l'heure d'animer des ateliers de création poétique auprès des jeunes et des enfants. Médiatrice très appréciée, elle a élaboré plusieurs formules d'interventions pédagogiques fin d'intéresser les jeunes à la poésie et les encourager à écrire.
Flavia Garcia a remporté le prix Geneviève Amyot 2025 pour sa suite poétique Testament.
Elle est membre du PEN, du Parlement des écrivaines francophones (PEF), du CA de La poésie partout (à titre de présidente) et du
CA du Centre de la francophonie des Amériques.
Entrevue
Quand j'étais petite, ma mère me lisait de la poésie. Des moments privilégiés, de pur bonheur, de pur enchantement. La magie des mots opérait. J'écoutais aussi les chansons de Maria Elena Walsh, un must de la chanson pour enfants en Argentine dans les années 60 et 70. Puis à l'école secondaire, on a étudié tous les classiques en langue espagnole et, très rapidement, je suis tombée amoureuse de la poésie. Calderón de la Barca, Sor Juana Inés de la Cruz, Federico García Lorca, Francisco Luis Bernardez, Mario Benedetti, Pablo Neruda, Oliverio Girondo, Alejandra Pizarnik et bien sûr, notre Borges national, ils ont tous marqué mon imaginaire. J'ai commencé à apprendre le français à l'âge de 12 et vers 16 ans, je pouvais déjà lire des livres dans cette langue. Le premier poète que j'ai lu en français, ce fut Rimbaud: le poème « Le dormeur du val ». Que c'est triste! Puis Beaudelaire et ses fleurs du mal chargées de spleen.
Je me souviens tout particulièrement du poème de la poète mexicaine Sor Juana Inés de la Cruz, « Primero sueño », une perle de la littérature espagnole de la période baroque. Et de ses sonnets, où elle aborde la délicate question de l'amour. Sor Juana a le don de parler de l'amour d'après une perpective très féministe pour l'époque, avec une grande lucidité. Je la lis toujours. Puis dans La vida es sueño, de Calderón, le monologue de Ségismond, enfermé dans sa tour dès la naissance par son père, une ode à la liberté. Et « La casada infiel » de Lorca, que je connais par coeur... en espagnol, bien entendu!
Pas pendant ma jeunesse. J'écrivais certes, par-ci par-là, mais rien qui aurait pu être publié vraiment. Aussi loin que je me souvienne, la poésie m'a toujours accompagnée, d'une façon ou d'une autre. Quand j'ai quité mon pays pour venir m'établir au Québec, mon père m'a fait cadeau d'un livre: l'oeuvre poétique complète de Borges. Impossible d'oublier ce moment. Mais c'est vers l'âge de 35 ans que j'ai redécouvert sérieusement la poésie, à un moment critique de ma vie. La poésie m'a aidée à me reconnecter avec les choses qui importent vraiment. À cette époque, les poèmes étaient comme des pilules d'antidépresseurs qui agissaient sur mon système, me soulageaient. J'ai découvert la richesse de la poésie québécoise: Paul Chamberland, Denise Desautels, Louise Dupré, Marie Uguay, Anne Hébert. Que de réconfort ai-je trouvé dans leurs mots! J'ai commencé alors à fréquenter les soirées de poésie, pour écouter, d'abord. Je laissais les mots résonner à l'intérieur de moi. Tout simplement. Puis j'ai osé. Les mots se mettaient ensemble, les poèmes s'écrivaient tout seuls. C'était libérateur. Même si j'avoue que certains poèmes étaient assez maladroits. C'était comme quand on ouvre un robinet qui a été fermé pendant longtemps: l'eau, plutôt sale, gicle d'abord par jets inégaux, mais peu à peu, à mesure qu'elle coule, le débit se stabilise et elle devient plus claire. J'ai mis du temps à trouver ma voix. Ça s'est fait sur un certain nombre d'années. La première fois que quelqu'un s'est adressé à moi en tant que poète ce fut lors d'une soirée de poésie et micro ouvert au Festival Voix d'Amérique. Quand ce fut mon tour, D. Kimm m'a tendu le micro en disant: la poète Flavia Garcia. Je n'y croyais pas. Mais bon, j'ai lu mon poème, je l'ai fait. Un poème en français qui parlait de la mer et des coquillages.
Je ne sais pas si on peut parler uniquement de "travail" du poète. Je crois qu'on peut parler aussi de jeu, de plaisir, de liberté, toutes des notions qui ne sont pas associées, d'emblée, à un travail, mais qui, dans mon esprit, sont étroitement associées à l'écriture de poésie. Le poète observe le monde qui l'entoure avec des lunettes grossissantes, là où personne ne voit rien, lui, voit quelque chose. C'est un ratisseur d'émotions, un râcleur de lieux communs, un débusqueur d'associations entres des choses, des idées, des pensées qui, en principe, ne sont pas apparentées. Tout à coup la lumière jaillit, de nulle part, l'image qui surprend, qui émeut, qui vibre. Ou, pour l'exprimer autrement, "le poème est une terre qu'il faut remuer avec délicatesse. Le travail du poète consiste à retrouver ce qu'il a enterré" (Michel Pleau, dans Regards sur le poème). Mais bien sûr, il y a le travail sur la langue également, la langue qui parfois refuse de nous livrer ses secrets, la langue parfois capricieuse, parfois docile. C'est alors que le travail commence.
« Dieu tout au bout » de Jean Désy